Ferrari : « la passione » du Chris

Le chanteur britannique Chris Rea, récemment décédé à 74 ans, amoureux de Ferrari y aura même consacré un film, où il magnifia Wolfgang von Trips le pilote allemand, héros de son enfance qui se tua à Monza en 1961 au volant d’une « shark nose ».

La route du sud

Quand on naît à Middlesbrough, au nord, très nord-est de l’Angleterre, inévitablement, on se rêve évadé. Avec en poche un trio de clef de sauvetage. Devenir footballeur pro au Middlesbrough FC, chanteur de rock, ou juste s’acheter une voiture et prendre la route du sud. Chris Rea, le chanteur britannique, décédé le 22 décembre dernier à 74 ans, aura longtemps imaginé que seule une vie de reporter auto en Formule 1, lui offrirait la chance de fuir son North Yorkshire. Une clef des voyages. Lui, passionné depuis son enfance par le sport auto, et plus encore par Ferrari. Sa relation à la musique viendra elle, bien plus tard. Ce n’est qu’à 22 ans qu’il touchera à sa première guitare. Et comprit qu’armé de sa Hofnër V3, une basse électrique d’occasion, modèle 1961, il allait enfin pouvoir prendre la fameuse route du sud.

Ce sang mêlé d’Irlandais et d’Italien, aux traits presque asiatiques, ne pouvait s’inscrire que dans la liberté de créer. Rea, c’est une voix rauque de trop de pubs enfumés, un visage qui finira taillé à la serpe mangé par la maladie, alors qu’il ne fut longtemps que rondeur, là aussi provoquée par de lourds traitements médicamenteux. Un facies si particulier, tout juste barré de deux yeux, aussi fins que ceux d’un loup en chasse, au crépuscule naissant.

Celui qui aurait dû s’appeler Benny Santini, parce que sa première maison de disque en 1978, lui déconseilla de garder son vrai nom, ce qu’il refusa, voyait enfin se dessiner à l’approche de la trentaine, un destin loin des brumes de la Mer du Nord et du camion à glaces familial. Avec un stop obligatoire à deux heures plus au sud – enfin moins au nord – à Grimsby, là où l’on sert le meilleur fish & chips au monde. À condition d’aimer le voir s’imbiber d’encre de papier tabloïd. Fish & chips The Sun ? Fish & chips Daily Mirror ?

S’échapper par les mots, les notes. Et prendre la route. À ciel ouvert. L’Angleterre est le pays au monde, où à défaut de pouvoir s’offrir un roadster, on y vend le plus de voitures à toit ouvrant au monde. Ce pays où les petits cabriolets  –  Triumph Spitfire et autres MG B ou C – auront enchantés les sweet sixties et happy seventies. Mais pour fuir, il fallait passer son permis. Chris Rea l’avait tamponné très tôt, au volant du van à glace familial, avant que de s’offrir une Ford Anglia, qu’il avait immédiatement repeint en rouge. Lui qui se rêvait en Ferrari. Bon sang italien ne ment jamais.

Chris Rea a consacré un film à Ferrari et au pilote Wolfgang von Trips / DR

Je m’occupais des couvertures chauffantes de la roue arrière droite d’Eddie Irvine

Justement c’est par le sang et l’Italie, que la passion de Chris Rea pour les bolides rouges se cristallisera. Chris n’a que dix ans. Les GP de F1 ne sont alors pas diffusés en Angleterre. Mais très vite, malgré la volonté du père de cacher l’information à son fils, qui guettait les résultats du GP d’Italie 1961, celui-ci reviendra le lendemain de l’école en larmes. La veille à Monza, ce 10 septembre, la mort avait frappé le héros du jeune britannique. Emportant Wolfgang von Trips, pilote Ferrari donc, après un accrochage avec Jim Clark.

L’effroi transformé en passion

Ce dimanche-là, le pilote allemand se tua au volant d’une Ferrari 156 « shark nose », après que sa monoplace se soit envolée, fauchant au passage un rassemblement de spectateurs. Revenue sur la piste après le choc, Wolfgang Von Trips, éjecté, trouvera la mort sur le bitume, son corps étant évacué entre les monoplaces vrombissantes, la course n’ayant pas été neutralisée. Onze morts dans la foule, des blessés partout. Puis un bilan définitif, plus dramatique encore. Quinze morts, soixante blessés.

Le drame fit alors la quatrième de couv’ des pages sport, même en Angleterre, mais aussi sur la BBC. Marquant à vie l’enfant, passionné de voitures. La mort d’un pilote. Les corps lacérés de tifosi. Et cette Ferrari au nez de requin, devenue folle et cruelle. Jamais plus dans l’histoire de la F1, un accident ne fera autant de victimes.

Longtemps Chris Rea, enfouira cette vision au plus profond de son cerveau. Transformant l’effroi en passion. Un pilote en héros, une Ferrari en mythe. Un feu intérieur qui l‘amènera en 1996 à écrire et mettre en musique un long métrage, titré « La Passione », qui conte l’amour d’un enfant de dix ans pour la Formule 1, pour Ferrari et le pilote allemand. Ce gentleman, issu de la noblesse rhénane, au physique longiligne, alors en tête du championnat du monde après avoir triomphé aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne. Et qui à titre posthume sera déclaré vice-champion du monde, terminant à 1 point  (33 pts contre 34 pts) de son coéquipier Phil Hill, sacré champion en 1961.

DR / Capture Erik Bielderman

Un film souffrance. Rea en couchant le scénario sur le papier le voulait, comme un hymne à la passion, quand elle vous les déchire les tripes et donne pour la vie, palpitation à un cœur d’éternel enfant. Un film où la bande son musicale ininterrompue guiderait les images, venant colorer, l’écoute. La musique avant le cinéma. Mais très vite, le chanteur perdra le contrôle du projet, laissant une trame plus classique, animer le long métrage que Rea jugera « ennuyeux » et « maladroit ».

Malgré une bande son magistrale avec notamment un duo Chis Rea-Shirley Bassey : « Shirley do you own a Ferrari ? ». Film sorti dans cinq salles seulement en Angleterre et oublié jusqu’en 2015, avec la sortie d’un double DVD collector, avec en plus du film, un double CD, une interview de Chris Rea, un DVD documentaire sur Wolfgang von Trips et un livret de 72 pages. Un must désormais pour les fans de Rea. Déniché sur le net à 142 euros tout de même…

DR / Capture Erik Bielderman

Heureusement la musique. À chacun son album fétiche. Rea en sortira vingt cinq. Parsemés de clins d’œil à l’univers automobile et à la route. À commencer par « Driving Home for Christmas » (1986) ou coincé dans les embouteillages, le Britannique écrira les paroles de cette chanson pour tuer le temps. S’il avait laissé son épouse conduire, c’est juste parce qu’il s’était fait retirer son permis. Vivre vite. Autre ambiance sur l’album Auberge (1991) avec une Caterham 7 bleue en couverture et ce titre éponyme, qu’il est indispensable d’écouter au volant d’un roadster anglais, où si l’on n’a pas la chance d’en posséder un, alors ce sera avec une Mazda MX5. La perfection nippone pour un concept, pensé et bricolé par les Britanniques. Aussi géniaux à imaginer des autos bonheur, que médiocre à les assembler. Autre album révélateur « Road to Hell » (1989) un cri de rage joyeux inspiré des fameux embouteillages sur la M25 qui encercle le Grand Londres.  Et aussi : « Curse of the traveller » et plus récemment « Road Songs for Lovers » (2017).

Une vie partagée entre concerts, road trips et circuits. Au volant d’une Lotus 23B, d’une Lola Mk1, d’une Elan 26R et bien évidemment de quelques Ferrari. Avec au bout une victoire au volant d’une 308 à Donington en 1991. Puis Rea s’essayera au volant d’une 328. Et comme pièce maîtresse de sa carrière de gentleman driver, une manche de la Supercup Porsche en lever de rideau du GP de Monaco 1993, avant que de piloter une Jordan 193 à Silverstone. Et enfin consécration ultime en 1995 , où invité par Eddie Jordan à rejoindre son équipe de mécaniciens et à vivre de l’intérieur le GP de Monaco 1995, Chris Rea sera impliqué sur les pit-stops en course : « Je m’occupais des couvertures chauffantes de la roue arrière droite d’Eddie Irvine ».

DR / Capture Erik Bielderman

Prendre la route comme la vie

Lui qui se rêvait citoyen du monde, n’aura jamais traversé l’Atlantique pour effectuer une tournée, diminué Diminué dès 33 ans – l’âge de la Passion du Christ –  par un cancer du pancréas suivi de multiples interventions chirurgicales et traitements lourds. « Je n’ai ainsi jamais eu la vie d’une rock star, et ça m’a sans doute sauvé la vie ». Lui laissant ainsi la liberté de vivre ses autres passions. Au volant. « J’ai toujours aimé les voitures. Prendre la route est une métaphore de l’endroit où l’on va dans la vie. » Chris Rea est décédé le 22 décembre 2025 à 415 km au sud de Middlesbrough, à Londres.

Le pilote allemand Wolfgang Von Trips s'est tué au volant d’une Ferrari 156 « shark nose », après que sa monoplace se soit envolée, fauchant au passage un rassemblement de spectateurs. / DR / Capture Erik Bielderman
Erik Bielderman

Après une quinzaine de saisons à essayer des autos pour L’Équipe et pour L’Équipe Magazine, vient l’envie de conter les coulisses du petit monde des essayeurs. Allez ! Je vous embarque avec moi sur un essai constructeur comme si vous y étiez. Suivez Erik sur X : @erikbielderman et sur Instagram : @erik.bielderman

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